Un petit Jataka pour la route?

5 Sep

Un exercice en atelier d’écriture qui est parti en freestyle : il a tourné à la fable bouddhiste cheap! Tu as été prévenu(e)…

Comment s’est-elle retrouvée dans cette galère ? Marinette se pose la question sans cesse alors que le bourdonnement persiste dans ses antennes. Son amie Médusa lui avait pourtant bien dit de se méfier des touristes qui viennent visiter l’abbaye de Senanque en été ! Attirée par un parfum sucré, Marinette s’était approchée du sac à dos de la jeune aventurière, pour s’y retrouver piégée au moment où l’Humaine avait refermé la fermeture Eclair de la poche intérieure d’un coup sec, emprisonnant Marinette et une barre de céréales Bio pour un voyage sans retour.

La pression à nouveau dans ses antennes, diminuant progressivement. « C’est ce qu’éprouve une abeille lorsqu’elle se pose ? », se demande Marinette qui, avec ses petites ailes de scarabée, n’a jamais pu voler bien haut. Seulement, elle a le sentiment qu’au terme de ce périple impromptu, elle sera allée plus loin qu’aucune scarabée de Provence n’aurait osé l’imaginer.

Le sac dodeline, décolle, retombe, se balance un nombre incalculable de fois, laissant Marinette groggy et empêtrée dans l’emballage de la confiserie. « C’est drôle ! », se dit-elle, « J’ai l’impression qu’il fait bien plus frisquet ici. Ce n’est pourtant pas déjà l’hiver ! » Grâce aux céréales, elle a pu survivre pendant ce qu’elle estime être des semaines dans cette poche obscure. Elle se demande quand l’aventurière se décidera enfin à rouvrir l’espace confiné. Une chose est sûre : elle n’a pas eu de petit creux depuis des lustres, cette Humaine de malheur !

Des voix difficiles à décrypter, qui parlent une langue rocailleuse et gutturale, inconnue du petit insecte. « On ne doit pas être en Europe ! » C’est que, avec tous ces touristes à l’abbaye, elle a eu l’occasion d’en apprendre, des idiomes !

Le bruit d’un moteur qui tousse et qui râle, puis un ronflement et des mouvements bringuebalants sans fin. Des heures de charivari dans le sac, et toujours cette langue étrange. On monte, on monte, et il fait de plus en plus froid. Ses antennes indiquent qu’on gagne de l’altitude. « Mais nous ne volons plus ! », songe-t-elle, plus confuse que jamais. Et puis, son joli corset la serre beaucoup. « L’abus de gâteau. », pense-t-elle sombrement. « Moi qui avais une taille si mince dernièrement ! » Elle se désole. Non, décidément, une vie de scarabée, c’est trop difficile !

Tout s’arrête. Le bourdonnement, l’ascension, les voix. Un grand silence, assourdissant après des semaines de déplacements incessants. Marinette enregistre de nouvelles sensations : le froid intense, le bruit d’un cours d’eau non loin. L’odeur du tabac et des herbes fraîchement coupées. Et des bêlements par centaines, associés à des bruits de clochettes. « Un troupeau de chèvres ? Voilà qui est déjà plus familier ! », se dit le petit coléoptère. Elle aime bien les chèvres. Autour de l’abbaye, plusieurs troupeaux paissent gentiment et ne dérangent pas trop les insectes.

L’aventurière ouvre son sac, fouille dedans. Sa main bouscule Marinette à travers le tissu. Ces Humains, quelle bande de brutes ! La propriétaire du piège finit par agripper la fermeture Eclair et entrouvrir la poche fatidique. Marinette est libre ! Elle peut enfin s’évader ! Saisissant sa chance, elle s’agrippe aux doigts glacés de sa tortionnaire.

« Mais qu’est ce que c’est que ça ? Argh ! » L’Humaine secoue sa main, éjectant la pauvre scarabée dans l’air. Engourdie, Marinette n’a pas le temps de déployer ses minuscules ailes et atterrit sans bruit dans l’herbe grasse et embaumée, bénissant son épaisse carapace.

« Qui es-tu ? » Le bêlement prend l’insecte complètement au dépourvu. Levant ses antennes de plus en plus haut, elle finit par découvrir une magnifique chèvre rouge, ses petites cornes brillant dans l’éclat d’un froid soleil de haute montagne.

« Moi ? »

« Oui, toi ! », la chèvre rétorque, amusée et curieuse.

« Euh… Je suis une scarabée. », Marinette réplique, encore un peu perdue.

« Je vois bien ! Comment tu t’appelles ? »

« Marinette. »

« C’est joli. Tu as quoi sur le dos ? »

« Mon corset, peuchère ! »

« Pour quoi faire ? », demande l’ovin de plus en plus intrigué.

« Pour avoir une taille de guêpe, pardi ! », Marinette répond avec fierté.

« Pourquoi veux-tu une taille de guêpe alors que tu es un scarabée ? »

« Pour qu’on me remarque enfin ! Pour être plus jolie et, je ne sais pas moi… spéciale. »

« Quelle drôle d’idée ! Ce doit être tellement reposant de se fondre dans la masse ! », soupire la chèvre rouge avec tristesse et une pointe d’envie.

« Mais non ! Moi je suis sûre que toutes les chèvres par chez moi rêveraient d’avoir une si belle robe, madame… »

« Yasmine. », répond la chèvre.

« Toutes les bêtes sont comme vous ici ? »

« Non, j’étais la seule chèvre rouge du troupeau. »

« Etais ? »

« J’ai eu plein de bébés, voyez-vous… » On sent que Yasmine en est heureuse.

« Mais c’est merveilleux ! »

« Oui, mais mes petits doivent subir le même sort que moi maintenant. Je n’aurais pas souhaité ça pour eux, vous savez. » Marinette est touchée par la tristesse de cette étrange chèvre.

« C’est si dur que ça d’être une chèvre ? » Le scarabée ne comprend pas, ses amies provençales ne se sont jamais plaintes.

« Pas d’être une chèvre, non. » Yasmine voit bien que l’insecte ne saisit pas grand’ chose. « Mais d’être une curiosité dans sa propre famille, ça oui ! »

« Ah bon ? Mais tout le monde doit vous admirer ! Quelle chance ! »

« Croyez-moi, sortir du lot est très douloureux. Les autres ne vous admirent pas, ils vous rejettent. »

« Oh non ! Que c’est méchant ! », s’indigne la naïve Marinette.

« Mais c’est comme ça ! Alors pourquoi voulez-vous être autre chose que ce que vous êtes ? Même avec votre corset, vous ne serez jamais une guêpe dans cette vie. Pourquoi ne pas embrasser votre condition de scarabée et en tirer le meilleur parti ? Vous aurez un bon karma et vous réincarnerez peut-être en guêpe ? »

« Je ne comprends plus rien… », gémit Marinette, dépassée. « Si vous avez des petits, vous n’êtes plus la seule chèvre rouge ici, c’est bien ça ? »

« Oui ! Tenez, montez dans mon pelage, vous y verrez mieux. », propose Yasmine.

Le coléoptère se précipite et grimpe près de l’oreille gauche de la jolie chèvre, s’accrochant à ses poils soyeux. Elle découvre alors l’Humaine de malheur, en train de déguster une boisson chaude à l’odeur âcre sous une tente de peaux, avec un homme sans âge au visage creusé de profonds ravins.

« Qui est-ce ? », demande-t-elle à sa nouvelle amie.

« Mon maître, Abu. Tous les ans, cette dame vient vérifier qu’il produit sa laine selon des normes bien précises. Elle s’appelle Maksavlar, je crois. »

« Cette Maksavlar m’a enlevée près de mon abbaye en Provence ! C’est une méchante femme ! »

« Provence ? C’est quoi ? », demande Yasmine en se rapprochant du reste du troupeau sous l’œil attentif de son maître.

« C’est l’endroit où je vivais en France ! »

« Frrranz ? Maksavlar vient de là, je crois ! Elle parle assez mal la langue d’ici et ne vient jamais sans son interprète, vous savez ! »

« Comment se fait-il que nous nous comprenions, d’ailleurs ? », s’étonne Marinette.

« Vous parlez chèvre, bien sûr ! Evidemment, vous avez un petit accent, mais pas si différent de celui que nous avons ici au Cachemire. »

Le Cachemire ? Marinette regarde autour d’elle et s’attarde sur un paysage féérique, sauvage et hostile. Des montagnes aussi hautes et glaciales que le ciel, une lumière froide et mystérieuse, de l’herbe tellement verte qu’elle en est presque bleue, et un ruisseau à l’eau chantante et cristalline.

« Que c’est beau ici ! », l’insecte s’exclame.

« Oui, nous adorons cette vallée. Nous y venons toujours avant la tonte. Et ensuite, notre laine est vendue à un monsieur qui connaît Maksavlar. »

« Ils doivent faire des pulls avec vos poils, pour les Humains ! Mais je suis sûre qu’ils leur vont moins bien qu’à vous ! »

« Merci. », répond la chèvre en rougissant de plaisir. Mais bien sûr, le petit scarabée ne peut pas s’en apercevoir.

Une demi-douzaine de chevreaux rouges et roses s’approche de l’improbable duo de la chèvre et du scarabée.

« Voici mes enfants ! », déclare la chèvre, pas peu fière.

« Qu’ils sont beaux ! », s’exclame Marinette avec sincérité.

« Oui. Et depuis qu’ils sont là, les autres me laissent un peu plus tranquille. »

« Comment cela ? »

« Bêêêêêh, ils ont compris qu’un jour il y aurait autant de chèvres rouges et roses que blanches dans le troupeau. Alors, ils n’auront pas l’air malin ! »

« Vous serez acceptée ce jour-là ? »

« Je serai sans doute morte avant de le voir, mais oui, mes arrière-arrière-petits-enfants seront enfin acceptés chez eux, malgré leurs différences ! », la chèvre soupire avec un détachement serein.

« Je ne sais pas. Cela avait l’air tellement bien d’être différente, d’être remarquée ! » Yasmine sent bien que sa compagne commence à entrevoir une réalité à laquelle elle n’était pas préparée.

« On désire toujours ce que l’on n’a pas… Et quand on l’obtient, on se rend souvent compte que l’on était plus heureux avant ! Et qu’on ne peut pas revenir en arrière… Finalement, une des pires choses qui puissent nous arriver est que notre vœu le plus cher soit exaucé ! »

« Je comprends… Enfin, je crois. Si on obtient ce que l’on veut, on n’a plus rien à espérer et on est tout vide, non ? »

« Oui, si vous voulez. », réplique la chèvre alors que son dernier né plonge le museau sous ses flancs pour le petit-déjeuner. « Regardez les Humains ! A toujours courir pour obtenir des choses illusoires ! Et pour, au final, se retrouver sans rien ! »

« C’est vrai qu’ils sont très doués pour convoiter ce que possèdent les autres ! Et jusqu’à vos jolis poils ! »

« Vous voulez faire pareil avec votre taille de guêpe, d’une certaine manière. », Yasmine sermonne doucement la petite scarabée. « Et pour mes poils, bêêêêêh, je veux bien les céder à ces pauvres Humains, finalement. Qui sait ? Ils étaient peut-être des chèvres, dans une vie antérieure ? »

« Une vie antérieure ? »

« Oui… De toute évidence, nous avons beaucoup à discuter, ma chère Marinette. Pensez-vous rester longtemps dans les parages ? »

Marinette repense à l’horrible voyage d’aller… Aura-t-elle la possibilité de remonter dans le sac de Maksavlar ? Le désire-t-elle seulement ? Sa nouvelle amie semble avoir beaucoup de choses à lui apprendre, et l’air est tellement sain ici !

« Non, je vais peut-être prendre des vacances, finalement. »

« Très bien ! »

« Vous allez me parler des vie d’intérieur… »

« Antérieures. »

« Et du carat ? »

« Karma. Oui, si vous voulez. »

« Oh oui, ça me plairait beaucoup ! »

« Je vous parlerai de réincarnation et de renaissance aussi. Saviez-vous que le scarabée était un dieu, un symbole de renaissance et d’équilibre du monde chez les Anciens Egyptiens ? C’est un conte que Maksavlar a raconté à Abu lors d’une de ses précédentes visites. Tout le troupeau écoutait derrière la tente ! »

« Dieu ? Renaissance ? Equilibre du monde ? » Marinette est médusée. Un insignifiant scarabée, représenter ces choses merveilleuses ?

« Oui, c’est ce que les Bouddhistes appellent le Dharma. »

« Les Bouddhistes ? »

« Les gens qui, comme moi, suivent l’enseignement du Bouddha ! Ils sont nombreux dans la vallée et plus au sud. »

« Qui c’est, le Boudin ? », demande Marinette avec sérieux. Yasmine sourit affectueusement.

Sur les contreforts de l’Himalaya, une chèvre rouge commence alors à raconter à une scarabée éblouie le plus beau message de tolérance et d’espoir qui se puisse imaginer. Quelques jours plus tard, un observateur attentif aurait pu voir passer, dans les eaux limpides du ruisseau parcourant la vallée, une curieuse et minuscule parure en pétales de rose.

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